Zététique & Psychophobie

Mars 2022


S'il vous est plus agréable d'écouter ou de regarder une vidéo plutôt que de lire cet article, retrouvez son contenu en ligne sur l'une de mes chaînes :

 

CW : visuels et propos psychophobes


Il y a quelques jours, j’ai eu des échanges particulièrement enrichissants au sujet des termes employés pour qualifier les personnes malveillantes qui usent de manipulation pour désinformer, celles qui vont à l’encontre de la science et font profit avec leurs discours dangereux, mais aussi les adeptes crédules de ces croyances pseudo-scientifiques…

Une personne dénonçait en commentaire l’utilisation du terme « pyramidomanie ». C’est un terme que certaines personnes emploient pour parler de la passion de certains individus pour les pyramides, passion couplée à son lot de croyances étranges sur les Atlantes et les extraterrestres, sur fond de complotisme et de déni de la recherche archéologique.

 

Pas mal de personnes semblent ne pas comprendre en quoi un tel terme pose problème. En fait, tout les termes empruntés à la psychiatrie qui sont utilisés pour qualifier quoi que ce soit d’autre que ce qu’ils définissent, ça pose problème. Même si ce n’est pas évident à comprendre de prime abord, ça relève sans aucune ambiguïté de la psychophobie. C’est à dire, entre autres choses, cette tendance à pathologiser des personnes ou des comportements pour les tourner en ridicule, humilier les personnes visées, se moquer d’elles, faire passer l’idée que leurs propos sont illogiques, incompréhensibles ou irrationnels. Alors, certes, cette façon de s’exprimer n’est pas forcément utilisée avec une intention malveillante. Mais ce n’est pas parce que l’on a pas l’intention de nuire que l’on doit ignorer les conséquences blessantes et nuisibles de ces abus de langage.

 

Ce n’est pas anodin d'employer des mots comme « fou » ou « folle » pour désigner tout autre chose ou pour donner une explication à quelque chose qui n'a rien à voir avec le handicap ou la maladie, et encore moins pour pointer du doigt quelque chose que l'on juge condamnable, négatif ou dangereux. En faisant cette association on alimente les préjugés psychophobes préexistants et de fait, la psychophobie.

 

La psychophobie, c'est notamment le fruit de processus historiques et de mécanismes sociaux. Et l’emploi d’un vocabulaire oppressif n’est qu’un des aspects de cet héritage culturel, où l’on banalise, on déforme, on instrumentalise les neuroatypies et le handicap, avec pour objectif la moquerie, le dénigrement d’autrui ou bien encore la valorisation de sa propre personne...

 

Et cette tendance à l’usage du champ lexical de la psychiatrie, on l’observe partout, y compris dans le milieu zététique. Dans le choix des termes employés pour qualifier les croyances, mais aussi dans la façon de réagir aux propos irrationnels. Je suis sûre que, comme moi, vous voyez presque chaque jour des personnes « blaguer » en disant que les personnes adeptes de croyances irrationnelles sont échappées d’asile ou d’hôpital psychiatrique, ont du oublier de prendre leurs médicaments, sont paranoïaques, ont un pet au casque, sont débiles, devraient consulter, sont folles, sont malades, devraient remettre leur camisole etc etc.

 

Plusieurs problèmes découlent de cette tendance. Le premier, c’est que c’est trompeur. Les personnes visées ne sont pas malades, elles ne sont pas paranoïaques, elles ne sont pas dans des délires obsessionnels. Et si par hasard elles le sont, ça ne nous regarde pas, et c’est de toute façon sans lien avec le caractère irrationnel de leur croyances, leur ignorance ou leur dogmatisme. D’ailleurs, la crédulité de certaines de ces personnes devrait plutôt être considérée comme une vulnérabilité et donc ne pas être moquée.

 

Un autre problème majeur, c’est que chaque phrase qui alimente cette vision du monde psychophobe est un coup de poignard pour les personnes atteintes de troubles psy. Ces personnes qui déjà sont discriminées pour accéder à des soins médicaux, trouver un emploi ou un logement, entretenir des relations amicales ou amoureuses… Ces personnes qui se sentent illégitimes dans leurs maladies parce qu’elles ont intégré l’idée fausse qu’être atteint de trouble psy, c’est être une mauvaise personne, c’est être idiot, c’est être un boulet pour la société. Ces personnes qui auraient besoin de soin, de traitement, d’hospitalisation, mais qui les refusent pendant de longues années, voire des fois tout une vie, parce qu’on leur fait croire que c’est mal d’être malade.

 

Et de manière secondaire, l’autre problème de ces phrases psychophobes, c’est bien évidemment leurs conséquences sur les personnes visées. Parce que, vous vous en doutez, on a jamais amené qui que ce soit à réviser ses croyances en le ou la qualifiant de malade mental, d’idiot ou de fou échappé d’asile psychiatrique… Au contraire, il n’y a rien de tel pour faire prendre de la distance aux personnes croyantes, qui vont aller se réfugier dans leurs réseaux pseudo-scientifiques et s’y enfermer plus encore.

 

Il y a de quoi les comprendre, dans le fond, les pseudo-archéologues, les naturopathes et autres complotistes antivax qui se braquent et qui s’enferment encore plus dans leurs croyances. Je les comprends aussi, ces femmes qui préfèrent l’essentialisme sexiste de leurs cercles de lune, leurs rituels chamaniques, leurs soirées passées ensemble à jouer avec des potions et des pierres magiques... En vrai, c’est infiniment plus plaisant que d’écouter des zététiciens arrogants et méprisants.

 

En fait, tout le monde est perdant avec ce genre de comportements :

- premièrement, les personnes qui subissent la psychophobie,

- mais aussi les adeptes de raisonnements irrationnels, qui s’enferment dans leurs croyances, avec les dangers que cela représente pour elles, leurs proches, voire parfois la société quand cela concerne des questions de santé publique notamment…

- et enfin, les adeptes de la zététique, qui manquent ainsi une occasion de ramener un peu de raison et d’esprit critique au milieu de tout ce bazar et alimentent au passage cette réputation d’arrogance et de condescendance qui leur colle déjà bien à la peau...

 

Bon, là j’ai fait un focus sur la psychophobie, mais les mêmes mécanismes sont à l’œuvre avec le sexisme, la transphobie, le racisme, l’aphrodisme etc etc. Bref, les comportements oppressifs ne manquent pas, et le milieu zététique n'est pas plus épargné qu'un autre. Si l'on ne changera probablement pas la société en 24h nous pouvons toutefois commencer par changer ce milieu dans lequel nous interagissons régulièrement, car cela nuit clairement à tout le monde.

 

Pour dénoncer les pseudo-sciences, nous n’avons en effet pas besoin de faire passer les neuroatypiques pour des personnes plus dangereuses, plus stupides, plus incapables, plus crédules, plus dogmatiques, plus ignorantes, plus naïves, plus agressives, ou bien encore plus susceptibles d'adhérer aux récits complotistes que n'importe qui d'autre.

Je souligne à nouveau que l'oppression n'a pas besoin d'être intentionnelle pour être ce qu'elle est, et qu’elle est d'envergure sociale. Mais ce n'est pas pour autant qu'on ne pourrait rien y faire à notre échelle. Refuser d'utiliser le vocabulaire psychophobe et de faire des mésusages à portée psychophobe de la langue, c'est déjà une contribution importante.

 

Et pour ce qui concerne spécifiquement la zététique, je pense qu’il serait immensément plus pertinent et constructif de se contenter d’une approche rationnelle et descriptive, sans tomber dans la facilité de la moquerie, de l’humiliation-spectacle et des insultes à caractère oppressifs. Le vocabulaire ne manque pas pour décrire factuellement ce que nous observons, et les arguments rationnels et constructifs pour dénoncer les pseudo-sciences ne manquent pas non plus. Nous n’avons pas besoin de nous abaisser à la moquerie, et encore moins à des insultes qui alimentent des mécanismes d’oppression causes de tant de souffrances inutiles.

 

Certes, le vocabulaire employé ne conviendra jamais parfaitement aux personnes visées, qui se pensent par exemple archéologues véritables et non pas pseudo-archéologues. Mais à défaut de plaire à tout le monde, nous pouvons au minimum mettre notre créativité au service de la recherche d’un vocabulaire plus juste et moins oppressif.

 

*******

 

Si ce que vous venez de lire vous met mal à l’aise ou en colère, si ça vous fait rire ou si ça vous laisse indifférent, j’ai le regret de vous annoncer que vous faites partie du problème...

 

Alors, c’est vrai, ce n’est pas facile de changer ses habitudes, de remettre en question sa façon de communiquer. Ça fait peur et c’est déstabilisant de lâcher un peu de la domination et des privilèges qui découlent de nos postures de personnes privilégiées.

 

Pour les plus réactionnaires des personnes qui se revendiquent de la zététique, c’est même si effrayant qu’elles ressentent le besoin de fantasmer des complots et des dérives sectaires dans le moindre mouvement d’émancipation sociale… Le complot féministe, la secte végane, le complot LGBT… Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour entrer en grande pompe dans l’équipe de rédaction de Valeurs Actuelles ou de France Soir...

 

Mais pour en revenir au déroulé de mon propos : changer, ce n’est pas facile… Et pourtant, l’effort de changement que ça nous coûterait est sans commune mesure avec ce que nos propos coûtent actuellement aux personnes visées, aux personnes concernées, et à l’esprit critique...

 

J’irais même plus loin en affirmant que, selon moi - et ce n’est que mon opinion personnelle - quand vous refusez de vous remettre en question sur le caractère oppressif de vos propos (qu’ils soient psychophobes ou autres), vous êtes le principal frein au développement de l’esprit critique.

 

Je vous laisse cogiter à tout ça...


Un énorme MERCI à maon co-auteurice ! Cœur sur toi !